Christophe Looten Compositeur Paris
Le bi-pentaphonisme, élaboré en 1981 par Christophe Looten et théorisé dans Organiser le chaos (1989), constitue un système d’organisation du matériau chromatique fondé sur une logique de sélection, d’exclusion et de transformation. À la différence des systèmes exhaustifs (notamment le dodécaphonisme), il repose sur une structuration partielle du total chromatique, introduisant une dialectique entre espace saturé (le mode) et espace exclu (le résidu).
Le système procède à une partition des douze hauteurs en trois sous-ensembles :
exemple :
soit ut, ut#, ré, mi, fa / fa#, sol, la, sib, si, les notes exclues sont mib et lab
Cependant, cette répartition peut être reformulée de manière plus opératoire comme la superposition de deux hexacordes partageant deux sons communs. Soit :
L’intersection des deux ensembles (fa, fa♯) assure la continuité structurelle. L’union produit un agrégat de dix sons, laissant deux hauteurs exclues (ici : mi♭, la♭), constituant le résidu. Pour rendre compte de ces deux notes communes, Christophe Looten a décidé qu’elles ne sont pas superposables : on ne peut donc, dans cet exemple, jamais entendre un fa et un fa# ensemble. Par conséquent l’accord le plus complexe possible ne comportera que 9 des 10 notes du mode.
Cette construction présente plusieurs propriétés :
Contrairement au dodécaphonisme, où chaque son possède un statut équivalent, le bi-pentaphonisme introduit une hiérarchie implicite :
Cette opposition produit une polarisation perceptive : tant que le discours se limite au mode, une identité harmonique stable se maintient. Cette stabilité n’est pas tonale au sens fonctionnel, mais relève d’une cohérence statistique et coloristique.
Le résidu (les deux notes “exclues”) joue un rôle fondamental dans la dynamique du système. Son apparition introduit une discontinuité perceptive, qui peut être analysée selon trois niveaux :
En pratique, l’introduction d’un son résiduel induit une modulation, entendue non pas comme un changement de tonalité, mais comme un déplacement du système vers une nouvelle configuration bi-pentaphonique. Cette nouvelle configuration est obtenue par transposition ou réorganisation, impliquant :
Ainsi, le mouvement musical procède par successions de champs modaux, articulés par l’irruption des résidus.
Le choix de la transposition à la quarte juste n’est pas arbitraire. Il permet :
Les sons communs jouent un rôle de pivots, facilitant le passage d’un sous-ensemble à l’autre et contribuant à la fluidité du discours.
Le bi-pentaphonisme implique plusieurs stratégies d’écriture :
Le système permet ainsi de reconstruire une forme de tension/détente sans recourir aux fonctions tonales traditionnelles. La tension naît de l’écart au mode, la détente de son rétablissement ou de sa reconfiguration.
Au-delà de sa dimension technique, le bi-pentaphonisme engage une réflexion sur l’organisation du langage musical contemporain. Il propose une voie intermédiaire entre :
En instaurant une incomplétude structurée, il introduit un principe de manque opératoire, moteur du devenir musical. Le résidu, en tant qu’élément exclu mais actif, devient ainsi le vecteur d’une temporalité fondée sur l’instabilité et la transformation.
Pour Christophe Looten, la contrainte du bi-pentaphonisme est un outil de libération. En refusant l’arbitraire, il force le compositeur à une précision absolue. Ce système permet d’écrire une musique résolument moderne qui conserve pourtant une « justesse » acoustique et une force évocatrice, particulièrement sensible dans son catalogue d’œuvres sacrées et chorales.